Textes
- François Salmeron /
Postface du livre "Entretiens avec la terre (Yakushima)", Éditions Chbi, 2026
François Salmeron est critique d’art (AICA France), journaliste, écrivain, enseignant et doctorant à l’École des Arts de la Sorbonne.
Extrait
Rencontre avec l’altérité
Cette quête de sauvage ne correspond ni à l’exploration d’une nature primitive, tel un Eden ou un sanctuaire sacré, ni à l’immersion dans une culture du « bon sauvage », échappé d’un imaginaire exotique et colonial. Elle nous mène plutôt sur des sentiers où se rencontre une double altérité. D’une part, l’altérité de ces paysages imprégnés d’eau qui nous enveloppent et finissent par nous habiter. D’autre part, l’altérité que l’on porte en soi, qui se trouve habituellement masquée par les conventions sociales et les apparats de la rationalité, et ré-émerge au cours de ce cheminement spirituel dans lequel Patrick Rimond s’est engagé.
- CG dialogue avec Patrick Rimond / Empire Urbain, 2025
PR : L'urbanité est un sujet transversal dans mon travail depuis mes débuts au Japon. Quelle raison profonde est le moteur de cette recherche ?
CG : Chez Patrick Rimond, la ville n’est pas un décor ni un thème documentaire ; elle est une épreuve du regard. L’artiste y chemine comme dans un labyrinthe mental, entre fascination et asphyxie. Tout semble partir d’un sentiment d’enfermement : murs, surfaces vitrées, structures répétitives forment la trame d’un monde clos où la respiration se perd. Mais c’est précisément dans cette tension que son œuvre s’invente — comme un exorcisme du confinement qu’elle révèle.
- François Salmeron 2020 /
série Fictions
Critique d’art membre de l’AICA France
Chargé de cours au département de photographie de l’Université Paris 8
Quand la science se fait fiction et réenchante l’imaginaire
Paradoxalement, Patrick Rimond soutient que la science, habituelle garante du vrai, devient ici un « récit fictionnel » partant « du réel observable » pour « descendre vers l’infiniment petit ». Le chemin menant à la vérité ne consiste plus à s’élever vers un au-delà suprasensible ou transcendant, comme l’a soutenu tout un pan de la métaphysique occidentale depuis Platon. Désormais, il s’agit de se diriger en-deçà du visible, au cœur de la réalité matérielle, là où se logerait la clé de la vie, comme si la moindre molécule contenait déjà en elle le principe régissant toutes les échelles du vivant… Les contrées inouïes que révèle l’œil du microscope réenchanteraient ainsi notre perception du monde : elles excèdent le pouvoir de notre imagination – le réel dépasse la fiction –, et nous font renouer avec le sentiment d’« étonnement » qui se situe à la racine de tout désir de connaissance. On s’émerveille donc devant ces formes miniatures dont la structure paraît naturellement harmonieuse.
- Valérie Douniaux 2016 /
Série HUDROS
Docteur en histoire de l’art moderne et contemporain japonais.
Introduction du livre Hudros
Au long du parcours tracé par le courant, chaque pas procure une nouvelle surprise visuelle. Cheminant sous le soleil à son zénith, Patrick Rimond a suivi le fil de l'eau, le regard grand ouvert sur ces scènes toutes différentes qui se révélaient progressivement à lui. Recherchant la beauté formelle tout en prenant garde à ne pas tomber dans une perfection technique aride, l'artiste a préféré travailler « à main levée » ; sans s'encombrer d'une lourde chambre, il s'est surtout attaché à rester le plus attentif et réceptif possible envers ce qui l'entourait.
- Frédéric Bieth 2012 /
série Rencontres singulières
Philosophe et psychanalyste
Exposition à la galerie Duffay Bonnet, Paris, 2012
Patrick Rimond ne photographie pas les visages, il tente de s’approcher, de toucher la nudité essentielle, seule capable de faire visage. Peut-être, est-ce ce que toucher veut dire, – il n’est jamais contact, toujours rencontre «a-venir» -, plus justement ce que je veux garder précieusement, l’essence même d’un toucher et du bouleversement qui – au-delà de mes sens, m’aura changé à jamais, que toucher n’aura été qu’être-au-toucher. Dès lors, dégagé de tout signe, de toute expression particulière, son visage se donne parce qu’il n’est pas, ou jamais, affaire de couleur de cheveux, d’yeux, mais la simple promesse.
Le visage ne m’est jamais donné, certainement parce que la nudité absolue n’est qu’une promesse, celle d’un devenir qui fait avenir. Elle, femme ou promesse, convoque toute la force de mon désir dans un face-à-face où s’esquisse la fragilité pure.
- Valérie Douniaux 2011 /
Séries Japon
Docteur en histoire de l’art moderne et contemporain japonais.
Éloge du présent, un Japon sans détour
Nous ne sommes pourtant pas face à une photographie documentaire ou « humaniste » au sens classique du terme. Les quatre séries mêlent portraits et paysages urbains, les deux grands pôles des recherches photographiques de Patrick Rimond. Franches et directes, les images se présentent sans fard au spectateur, prenant le risque de déconcerter celui-ci, plus habitué aux joliesses ou aux artifices décoratifs. Patrick Rimond nous fait redécouvrir le monde qui nous entoure avec un regard neuf, comme lavé des excès esthétisants fréquents de la création photographique contemporaine. Il y a certes un parti-pris visuel dans ces œuvres, mais c'est celui de la simplicité (et non du simplisme, bien au contraire). Bien que prises spontanément, au gré des déambulations de l'artiste dans la ville d'Osaka, les photographies expriment le point de vue d'un œil aiguisé, d'un esprit à l'affut de l'harmonie cachée dans l'apparent chaos urbain japonais.
- Michael Dumont 2010 /
série Hypnagogies
Galerie KH15 Berlin
Hypnagogies est une série marquante par sa chromatique inhabituelle (ton bleuté brun, profond et nocturne de la radiographie) et par la dissolution de la matière photographiée.
Le surgissement de formes indécises, non référentielles, rapproche cette série des photogrammes (Fox Talbot) ou des rayogrammes (Man Ray) du début du XXe ou bien des expériences visuelles lumineuses de Moholy-Nagi. On peut encore penser à Raymond Hains (série hypnagogique des années 50), mais aussi à la tentation d’une photographie pure (Weston) et plus globalement à la tentation abstraite lyrique qui traverse tout l’art du XXe siècle.
La série se distingue de la production contemporaine dominée par la chronique intime, le réalisme froid ou critique, l’imaginaire post-human et le retour documentaire ou la fiction-documentaire.
- Sabina Czajkowska 2008 /
série Hypnagogies
Journaliste et critique d'art, Arteon magazine
Rencontres de Patrick Rimond
Catalogue de l'exposition à la Galeria O.N., Poznan, Poland
Patrick Rimond est un observateur. On peut dire que ses recherches photographiques consistent à chaque fois à "partir à la rencontre" du monde. La curiosité, l’ouverture à tous les signaux que l’artiste reçoit (ceux qui sont perçus et reconnus rationnellement mais aussi, et surtout, ceux qui sont absorbés par l'inconscient), autant que la confiance en une intuition visuelle et que finalement la prise du risque pour "simplement" relâcher le déclencheur, sont indispensables pour être ledit observateur. Que ce soient les portraits dans lesquels Patrick va à la rencontre "d’une personne inconnue", "d’un autre" (avec toutes les conséquences qui en découlent, y compris le fait que lui-même est aussi perçu comme "un autre" par la personne qui est devant son appareil photo) où il se concentre sur l'essence de la rencontre, de la présence et de "l'être" de l'humain dans une forme forte de portrait, ou que ce soient les paysages, surtout les paysages urbains, dans lesquels en apparence rien ne se passe mais qui hypnotisent par leurs formes, intriguent par une non dite mais perceptible étrangeté, les photographies sont toujours un enregistrement de l’envie de rencontre.